Né à Manno (Tessin) en 1961, vit et travaille à Genève et à Manno. Que ce soit les villes ou les montagnes ou encore certains arbres ou les roses, les formes se composent principalement de touches. Une cavalcade de touches rappelant parfois les signes de la ponctuation comme les virgules, points et tirets, se précipite et glisse sur la surface blanche. Notre œil peut suivre les rythmes et les cadences du pinceau qui effleure le support et dépose en vitesse quelques traits de couleur. Les formes sont trouées, transpercées, en suspens, en état de gestation. La touche est donc vibrionnaire.
Dans les peintures de roses, les pétales s’effritent, la fleur est exsangue, son flux vital se répand en coulures, elle se vide. La coulure est prolongée par le pinceau qui rend plus dramatique cette déchirure des formes. Un effet de tapisserie suée, surannée en découle parfois, comme une trace de la mémoire venue s’ajouter à l’épanchement des couleurs.
Ce fractionnement des formes et de la touche, initié par les impressionnistes du 19ème siècle, engendre chez Andrea Gabutti des figures qui expriment mois leur présence que leur inachèvement. Cet inachèvement travaille comme un écart, une opération de déliaison, comme une image de rêve. Cet inachèvement manifeste aussi une relation de l’artiste à son travail. Trouées et fracturées, les formes expriment ici une urgence, une fragilité qui s’inscrit dans le geste même de l’artiste à l’œuvre. Quel que soit le degré de finition auquel elle parvient, la peinture porte les traces de sa venue. La touche ainsi n’est pas approximation mais plutôt rapprochement et ajustement. Elle montre l’effort de visibilité, l’acuité du regard qui cherche, le mouvement de l’œil qui sans cesse va et vient, balaie la surface. La touche vibratile sort le geste de l’intentionnalité et détache une forme où le geste de l’artiste vient peu à peu coïncider avec elle. La touche comme pulsation, comme rythme cardiaque, comme pulsion.
Le tracé pour l’artiste au travail reste constamment partiel et l’effet de composition ne survient qu’après-coup, lorsque la surface est remplie des à-coups du geste. Jamais son travail et son geste ne conduisent à l’achèvement. Ils ne sont pas un cheminement vers un terme dont la préfiguration serait le guide. Le fait que l’œuvre soit terminée, ou plutôt arrêtée, est dû davantage aux circonstances temporelles de sa production qu’à une intention. L’œuvre devient performance, inscrite dans un temps compté.
Si les motifs peints sont tous reconnaissables et facilement identifiables, leurs formes procèdent d’innombrables traits vibratiles agglutinés, juxtaposés ou séparés par la couleur du fond. Si lisibles qu’elles soient les figures n’en sont pas moins habitées par le dissemblable de cette dissémination expansive des touches.
Figurer chez Andrea Gabutti impose l’élémentaire, la particule. C’est du fragment et de la division que la figure apparaît, instable dans ses contours, traversée de vibrations et de tremblements, ouvrant sur l’indétermination, l’incertain de toute présence au monde. Extrait du texte «Particules et autres fragments» de Véronique Mauron, historienne de l’art, catalogue 2010 |