Nadereh Sursock
Née a Ispahan en 1957. Vit et travaille à Genève

Nadereh peint et dessine numériquement...

L’invocation à la nuit et la mise en valeur de la lumière et de l’obscurité favorise la méditation spirituelle, poétique et plastique. Ainsi depuis la généalogie de la " noire nuit " d’Hésiode en passant par la " selva oscura " de Dante, la mystique de Saint Jean de la Croix, Les Hymnes à la Nuit de Novalis, la plainte de Baudelaire " Condamné à peindre, hélas !, sur les ténèbres " , jusqu’aux visions modernistes d’une Métropolis en noir et blanc de Fritz Lang, la nuit déploie force mythes, emblèmes, figures et transfigurations que les sciences et les arts se sont employés à illustrer.
La nuit des peintres commence sur les rives de la Renaissance, avec Duccio et Giotto, mais la première grande nuit de l’histoire de l’art est probablement le fameux Songe de Constantin réalisé par Piero della Francesca à l’Eglise de San Francesco d’Arezzo (1452-1459). Dans cette fresque, on voit surgir du haut de la composition une vive lumière qui traverse en oblique la scène nocturne pour se poser et blanchir le visage du roi endormi. Cette représentation plonge d’emblée le spectateur dans une expérience de la profondeur à la fois spirituelle et spatiale, car la vision céleste suggérée par l’artiste matérialise la somme des connaissances acquises jusqu’alors sur la nature de la lumière physique et métaphysique. L’esthétique du nocturne est née et avec elle la maniera tenebrosa.
Les séries de Souffles et Fantômes de Nadereh Sursock s’inscrivent dans cette tradition des images amies de l’ombre qui fascinèrent tant les Bassano, Caravage, Rembrandt, La Tour, Goya, sans oublier les contributions de l’art moderne avec les propositions monochromes des Malévitch, Rodchenko, Stella, Serra ou Ad Reinhardt. Les oeuvres de Nadereh, cependant, placent celui qui les observe dans un porte-à-faux inconfortable, une sorte d’impossibilité à percevoir comme à définir leur vraie nature. S’agit-il de peintures ? de photographies ? de photos-peintures ? Une ambiguïté, à vrai dire, déjà explorée par l’art contemporain, on pense en particulier à Gerhard Richter, Franz Gertsch ou aux hyperréalistes américains. Ces travaux, qui datent désormais de plus d’une trentaine d’années, mettaient en jeu le support photo argentique et proposaient au plan conceptuel d’interroger, dans une sorte de stratégie de confrontation, les limites de la production de l’image artistique (le " fait main ") et de la production de l’image industrielle (le " fait machine "). Or l’avènement de l’image numérique repousse, maintenant, encore plus loin la problématique de cette " limite " sur laquelle naît l’image artistique et, corollairement, force à repenser les habitudes de la vision face à cette nouvelle génération d’images.
Nadereh peint et dessine numériquement, ses images sont ensuite imprimées selon un procédé de piézographie (tirage charbon sur papier Heinemuhle, une technique récente utilisée par les photographes pour se rapprocher le plus possible de l’argentique). Cet art hybride se situe donc au croisement d’expressions à la fois picturales, photographiques et infographiques. Le questionnement des limites paraît à son comble ! Mais loin de résoudre ces paradoxes, Nadereh tente avec ses outils informatiques de créer des espaces où règnent des sentiments d’apesanteur, de flottement, d’indétermination. Il s’agit plus pour cette artiste de renouveler la rhétorique plastique de la maniera tenebrosa que de se livrer à un exercice de critique formaliste des limites de la peinture ou de l’art, qui d’ailleurs ne fait plus sens aujourd’hui.
L’éclairage de la vie moderne a progressivement modifié notre perception de la profondeur de la sphère nocturne, c’est pourquoi Nadereh se livre à une réévaluation des valeurs phénoménologiques et métaphoriques de l’expérience de la " noire nuit " saturée de mélanité. Les rapports d’opacité noire et de transparence blanche qui s’opposent dans ses travaux renvoient exactement à l’oscura lux des théologiens de la ténèbre pour qui révélation, vision et création ne se manifestent que dans le giron de l’ombre. La lumière incorporelle suggérée par l’artiste devient alors l’indice iconique d’une aptitude à la transfiguration, reformulant du même coup la métaphore originelle du " Fiat lux " dans un nouveau langage plastique. Les figures iridescentes de Nadereh qui se font et se défont sur fond d’obscurité évoquent également le phénomène de la camera oscura, autre magie mais cette fois naturelle du mode d’apparition des images. Le jeu subtil des formes devient alors un spectacle d’ombre et de lumière, attirant le regard au fond du trou noir des figures spectrales. Ce mouvement aspirant tend à concentrer l’attention pour l’amener progressivement dans un état de stabilité proche de la méditation contemplative. C’est l’instant du dévoilement des signes vidés de toute substance physiques ou psychique, la saisie écliptique de " l’œuvre au noir ", et du secret palpitant de ce creux de la vie d’où nous arrivons tous.

Françoise-Hélène Brou

 

©Galerie Rosa Turetsky